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Vécu du travail et santé des
enseignants en fin de carrière :
une approche ergonomique

DOMINIQUE CAU-BAREILLE - Créapt-CEE

La recherche présentée ici porte sur les fins de carrière chez les enseignants, les enjeux de travail et de santé que cette période comporte, et leurs liens avec les aspirations en matière de cessation d’activité. Elle a été réalisée en 2007-2008, mais sa genèse remonte à quelques années.


Lors de l’édition 2003 du séminaire annuel du Créapt1, un responsable du Snes avait exposé les résultats d’enquêtes menées par ce syndicat sur les fins de vie active (Parienty, 2004). Il avait fait part de la relative surprise qu’éprouvaient les auteurs de ces enquêtes en constatant, chez beaucoup d’enseignants, le souhait vif de quitter dès que possible un métier qu’ils jugeaient désormais pénible ou décevant. Au cours de cette intervention, il avait proposé que des collaborations avec des chercheurs puissent s’élaborer sur ce sujet.


Divers contacts dans la période qui a suivi ont débouché sur la mise en place d’un projet de recherche, qui a bénéficié d’un co-financement par le Créapt et le Conseil d’orientation des retraites (COR). Le COR, dans le cadre d’une réflexion plus large sur l’emploi des seniors, s’intéressait en particulier aux désirs précoces de sortie professionnelle dans la Fonction publique, dont les enseignants constituent une large partie. Quant au Créapt, son investissement sur ce thème relevait de deux préoccupations :


- Un souci d’étendre au secteur public des investigations en matière de vieillissement au travail, jusqu’ici menées principalement dans des entreprises privées. Dans ce contexte, quelques études du Créapt ont été réalisées ces dernières années dans le secteur hospitalier (Toupin, 2008 ; Gaudart et Thébault, 2008) ;
- Le souhait de mener des recherches en ergonomie sur une problématique jusque là peu abordée par les ergonomes : les fins de carrière. Jusqu’alors, les investigations en ce domaine avaient surtout été réalisées en référence à des approches économiques ou statistiques (voir par exemple Jolivet, 2008 ; Molinié, 2005 ; Volkoff et Bardot, 2004). Il s’agissait cette fois de mettre en oeuvre la démarche ergonomique de manière à cerner plus finement quels peuvent être les facteurs liés au travail participant aux décisions de départ, les difficultés liées à l’exercice du travail, les arbitrages, les choix autour des fins de carrière.


La recherche que nous avons menée a fait l’objet de présentations régulières dans un comité de pilotage réuni par le COR, avec la participation de plusieurs membres de son secrétariat général, ainsi que de représentants des ministères de l’Éducation nationale et de la Fonction publique et de la FSU. Faisaient également partie de ce comité le directeur du Gis-Créapt, Serge Volkoff, et le professeur Jacques Curie, professeur émérite de psychologie sociale à l’Université Toulouse Le Mirail et auteur notamment d’une théorie des « systèmes d’activités » (Curie, 2000, 2002), une notion à laquelle nous avons largement fait appel dans notre démarche de recherche.


Nous avons donc abordé cette étude, non pas en tant que chercheuse spécialisée dans l’étude du milieu enseignant, mais comme ergonome spécialiste des questions de vieillissement au travail. Dans nos propres recherches nous avions jusqu’ici abordé ces questions en référence à l’évolution des stratégies de travail en lien avec l’âge, à la formation professionnelle en particulier en lien avec les nouvelles technologies, à la transmission des connaissances dans le domaine des risques professionnels entre générations... (voir par exemple Paumès [Cau-Bareille] et Marquié, 1995).


En nous intéressant à la question des âges et modalités de départ, nous voulions apporter, dans le débat actuel sur l’allongement des fins de carrière, des éléments qui permettraient de tenir compte de la spécificité des métiers, de leurs formes de pénibilités, des enjeux qui les sous-tendent.


Nous voulions aussi intégrer dans cette réflexion des éléments souvent absents des études ergonomiques : l’articulation entre les différentes sphères de vie.


Le secteur de l’enseignement n’est pas un milieu professionnel quelconque. La notion de service public est au coeur des différents métiers qui le composent et constitue une préoccupation pour ses salariés.
L’Éducation en est un emblème fort en tant qu’institution de la République. Mais, du fait de son rattachement direct aux ministères, elle est extrêmement sensible aux choix du gouvernement et à ses orientations. Et aujourd’hui, les grandsbouleversements qui touchent l’Éducation nationale ne sont pas sans incidence sur le rapport aux fins de carrière et aux choix en matière de retraite. Elle est porteuse de valeurs de la société ; et c’est aussi autour du système d’éducation que peut se cristalliser le malaise social, que s’expriment les inquiétudes pour l’avenir des enfants. Ces tensions seront discutées dans cette étude.


Notre intervention se situant délibérément dans le champ de l’ergonomie, il convient de caractériser très rapidement notre démarche générale. Si l’on reprend la définition adoptée par l’Association internationale d’ergonomie (IEA), « l’ergonomie est la discipline scientifique qui vise la compréhension fondamentale des interactions entre les humains et les autres composantes d’un système, et la profession ; qui applique principes théoriques, données et méthodes en vue d’optimiser le bien-être des personnes et la performance globale des systèmes ».


Cela suppose d’appréhender l’activité de travail dans toute sa complexité, de cerner aussi le rapport subjectif des salariés au travail, de comprendre les compromis auxquels ils procèdent dans leur activité de travail, entre les exigences de la production, leur santé et leur sécurité, de resituer ce qui se joue au travail en relation avec les autres sphères de vie.
Car comprendre l’activité de travail suppose non seulement de prendre en compte les conditions de l’exercice du métier, les objectifs à atteindre, mais aussi les objectifs propres aux salariés, certains orientés vers les objectifs professionnels, d’autres centrés sur soi ou sur des éléments de vie plus personnels. Comprendre les départs précoces, suppose de tenir ces différentes dimensions que sont le travail et les sphères de vie personnelles, sociales.


Nous avons voulu centrer nos investigations sur l’activité de travail. Sans pour autant aller dans les classes suivre les enseignants dans leur activité (cette approche a déjà été développée en ergonomie par l’équipe de K. Messing, qui a publié de nombreux articles sur l’activité de travail des enseignants en situation de gestion de classe, en particulier en primaire – par exemple Messing, 2002), ni reprendre la démarche pratiquée par des collègues belges (Hansez et coll., 2004) privilégiant l’approche par questionnaires, non plus que celle de médecins du travail ayant travaillé sur la question de la santé des enseignants sur la base d’entretiens médicaux et de questionnaires de santé (Papart, 2003), nous avons opté pour des entretiens approfondis centrés sur l’activité du travail et le vécu du travail.


Notre objectif était de cerner, au travers de la reconstitution du parcours professionnel des enseignants, l’évolution de leurs rapports à l’activité de travail, les difficultés qu’ils rencontrent en fin de carrière au vu de leur activité antérieure, les arbitrages qu’ils sont contraints à réaliser en fonction de l’évolution du métier, du rapport aux élèves, aux parents, à l’institution, à la société dans sa globalité, de l’évolution de leur état interne.


Au travers de nos questionnements sur le travail, sur le quotidien de l’activité, sur les modes opératoires mis en jeu dans le travail, sur les stratégies de gestion des classes et des élèves, nous avons cherché à montrer quels sont les arguments parfois contradictoires qui poussent à rester dans le métier et/ou poussent à le quitter. Ces éléments ne concernent pas seulement ce qui se joue en relation avec le métier, mais intègrent également le rapport à sa santé, à la reconnaissance professionnelle… Comprendre le travail suppose d’analyser les équilibres qui se jouent dans les différentes sphères de vie ; et nous verrons que plus les enseignants avancent en âge, plus les équilibrages sont remis en jeu, nécessitent des ajustements.


Du point de vue de la structuration du document, nous procéderons en quatre temps.


1 - Tout d’abord, nous redéfinirons les objectifs de l’étude et préciserons la méthodologie à la base de notre recherche.


2 - Ensuite, nous présenterons une synthèse de ses principaux résultats par niveaux de classes. En effet, il nous a semblé important de montrer la spécificité des métiers de l’enseignement, l’impact des modes d’organisation du travail sur les marges de manoeuvre des salariés et la manière différentielle dont s’y jouent les fins de carrière. Cette approche vise à mieux comprendre le lien entre les décisions de départ et les formes de pénibilité du travail dans des contextes où chez les enseignants, selon les niveaux de classes, les temps de travail sont différents, l’âge des élèves est différent, le rapport à la scolarité s’exprime différemment, le champ des disciplines traitées par les professionnels varie... Nous proposerons ensuite des pistes d’améliorations en termes de conditions de travail, tenant compte de ces spécificités des métiers.


3 - À partir de cette analyse, nous identifierons des invariants entre les différents métiers de l’enseignement, permettant de mieux comprendre autour de quels facteurs sont réalisés les arbitrages complexes des fins de carrière ; ceux-ci pouvant s’exprimer dans la sphère professionnelle comme dans la sphère privée.


4 - Nous tirerons enfin de ces analyses des indications générales pour l’action, en montrant que si, les fins de carrière constituent un enjeu important en termes de gestion des ressources humaines, elles interrogent fondamentalement les conditions de travail, les conditions d’exercice du métier dans toutes ses dimensions.

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